
Lean– IA– Prompt
Un jour.
On fabriquait des trucs qu’on trouvait cool.
Puis, de plus en plus de trucs.
Jusqu’à se retrouver avec tout un tas de trucs, hyper super cool.
On prenait encore le temps de respirer, d’ajuster, de discuter autour d’un café.
Parfois même, ça nous donnait des idées.
On pouvait entendre en salle de pause :
« _ Ah mais tu as essayé ça ?
_Waouh, ça marche ! Merci ! »
Ça aidait, débloquait.
Sourire, émoticône cœur, le vrai, le rouge, le sincère.
Et puis un jour, Marc est arrivé.
Oh, pas longtemps,
Juste assez pour qu’on apprenne le Lean Basic.
Il nous fallait des Yellow, Green et Black Belt* certifiés.
Pour nous dire :
«
– Plus vite.
– Plus fort.
– Plus Lean*.
»
Alors on a sorti des chronos.
Combien de secondes pour visser une vis ?
Combien de minutes pour connecter six disques sur une carte raid ?
Combien de clignements d’yeux pour aller aux toilettes ?
Ça a même un nom,
les temps de gamme.
Des gammes, il y en a des centaines maintenant.
Pour tout.
Même pour des trucs qui n’existent pas encore.
Puis, un autre jour, la bourse a dit : « Vous n’êtes vraiment pas assez performants! »
Pas de débat sur le sens du travail.
Pas de réflexion sur la fatigue des équipes.
Non.
Des colonnes et des chiffres.
Parce que le vrai but, c’est de faire grimper le chiffre d’affaires.
Produire plus.
Toujours plus.
Et Empiler.
Empiler quoi, au juste ?
Des lingots !
Des lingots de cuivre, … , mais des lingots quand même.
Et un lingot, ça se compte, ça se stocke, ça rassure.
Faut remplir un coffre.
Comme on amasse un trésor de guerre.
Pour montrer qu’on tient le siège.
Pour prouver qu’on gagne des parts de marché.
Et dans une guerre, on ne parle pas d’humains.
On parle de ressources… ou de dommages collatéraux.
Toyota nous l’a appris, on a embauché plus de « black belt »*.
Ces managers sortis tout droit de l’empire du Just-In-Time *et du Kaizen*,
Ceux-là mêmes qui nous ont expliqué que la vie était faite pour être mesurée, découpée, optimisée.
Jusqu’au dernier soupir.
Nos rêves se sont transformés en flux.
Nos murs en des tableaux blancs, avec du scotch hors de prix pour tracer des lignes qu’on aurait pu faire au feutre.
«C’est pas cher, le feutre », avons-nous rétorqué, pour mieux nous excuser.
Mais c’est pas Lean*.
Ils n’ont rien compris…
Vite un.e HRBP à la rescousse tout droit sorti.e de l’empire « Toyota ».
Quelqu’un qui doit connaître la « secret sauce ».
Tout humain doit devenir processus.
Sans effets secondaires, évidemment.
6S*.
Alors, le.a HRBP a confondu
Lean* avec zèle.
«Premièr.e de la classe »
Les chiffres de licenciements, de ruptures co, d’arrêts maladie ?
Tout en haut du tableau.
Excellence opérationnelle.
De l’indus, on est passé au support.
La satisfaction client a chuté.
La QOS* aussi.
Problème ?
Pas de problème ?
Le coffre se remplissait.
Alors, dans un éclair de génie,
Quelqu’un a dit :
« Et si on étendait le Lean… aux développeurs ? »
Parce que,
coder c’est bien,
coder vite, c’est mieux.
Surtout si on a besoin de moins de gens.
Montrons-leur l’exemple.
« Ils vont kiffer »
Avec un nouveau « Manager » conçu en un mois top chrono.
Voilà comment fabriquer un sacré lingot…numérique.
Il est temps de transformer tout le monde en prompt engineer.
Des ouvriers du langage.
Chargés d’extraire du code, de la doc, de l’analyse,
comme on extrait du cuivre,
Avec l’IA.
Au début, il y aura un petit côté marrant.
Quatre ou cinq applications en tâche de fond.
Des prompts magnifiques.
Des API brillantes.
De quoi faire pâlir tous les Jedi du Python.
Puis très vite…
Ça deviendra mécanique :
Perte de sens,
de l’odeur du métal chaud,
de la fierté du geste.
Tu n’écriras plus.
Tu ajusteras des sorties de machine,
pour produire un lingot de plus.
Mais, la passion, l’innovation ?
Et la dépendance à l’IA, à ces modèles ? On en parle jamais.
Je veux… il faut qu’on garde la main.
Bientôt, en 1-to-1, on te demandera :
Combien de prompts ?
Pour quel rendement ?
Pour combien de lingots cette semaine ?
Ça pourrait passer pour une mauvaise blague.
Jusqu’au jour où on mesurera le temps que tu passeras à réparer ce que l’IA a produit trop vite.
C’est un fait.
En janvier, beaucoup de sourires se sont déjà envolés cette année.
Je suis full-stack*.
Les lingots m’indiffèrent…
Faisons entendre notre voix.
Pour que notre travail reste digne et humain.
C’est là tout l’enjeu de la négociation GPEC actuelle.
#CGT #OnestdesHumains #Onestpasdesrobots
Avertissement : toute ressemblance avec des personnes ou des événements existants (ou ayant existé) serait purement fortuite.
GLOSSAIRE :
Lean
: Méthode de management née dans l’industrie, censée éliminer le “gaspillage”.
Dans la pratique, souvent réduite à : produire plus vite, avec moins de gens, sous couvert d’optimisation.
Just-In-Time :
Principe consistant à produire uniquement ce qui est nécessaire, au moment exact où c’est nécessaire.
Fragile face au réel.
Impitoyable pour la Supply.
Responsable de burn-out.
Kaizen
: “Amélioration continue”.
À l’origine, une philosophie collective et incrémentale.
Devenue, dans beaucoup d’organisations, une suite de micro-pressions permanentes pour faire “un peu plus” chaque jour.
Black Belt / Green Belt / Yellow Belt
: Certifications Lean qui servent surtout à légitimer des décisions déjà prises.
6S : Trier, Ranger, Nettoyer, Standardiser, Suivre / Maintenir, Sécuriser.
Autrement dit : tout doit briller, rien ne doit traîner.
QoS (Quality of Service) : Indicateur censé mesurer la qualité du support rendu aux utilisateurs ou aux clients.
Dans la pratique, la QoS finit souvent par mesurer la vitesse de réponse plutôt que l’aide réelle.
Full-stack
: Développeur ou développeuse qui travaille à la fois côté Backend et Frontend.
Être « full stack » signifie travailler sur « toute la stack ».
SOURCES :
Toyota, l’usine du désespoir
