
Bourse
En colo, chaque été, c’était chasse au dahut*, avec les copains.
L’activité parfaite pour veiller tard.
Une règle simple : le dahut existe.
On ne le voit pas.
On ne le décrit pas vraiment.
Mais on en parle avec une précision troublante.
Chez OVH, un truc me fait souvent y repenser.
Le dahut, ici, vit à 18,5.
En colonie déjà, les monos racontaient :
«
— rapide
— silencieux
— visible seulement à la tombée de la nuit. »
Certains juraient avoir aperçu une silhouette.
Jamais la même.
Petite, rapide, sombre ?
Autant de portraits-robots différents.
C’est ça qui rendait l’histoire crédible.
Trop floue pour être contredite.
Assez précise pour être transmise.
Ici, c’est pareil.
Les nouveaux arrivent, et très vite, on leur raconte : «
— Il peut remonter vite : 28,20
— Il surprend toujours : 4,40
— Il faut être prêt au bon moment. »
Ils écoutent avec ce mélange de peur et d’envie d’y croire.
Comme les enfants autour du feu.
On leur explique qu’il faut être patient.
Que ça se joue sur le long terme.
Cinq ans, ce n’est pas suffisant.
On leur parle d’intéressement, d’abondement, de sécurité.
Comme un gros matelas qui amortirait les chutes.
Et puis, si vraiment ils sont pressés, il existe des portes de sortie.
Des options qui n’en sont pas vraiment.
Les camarades ont appris à s’en méfier, à force.
À ne pas placer toutes leurs espérances dedans.
Seulement celle dont ils n’ont pas besoin.
Parce que le dahut ne remonte pas ici (8-9)
Ou alors la nuit,
quand personne ne regarde vraiment.
Quelques élans brusques, retombés sans explication.
Des apparitions trop rapides pour être honnêtes (12, même 14)
Comme ces enfants qui jurent avoir vu le dahut.
Juste avant que quelqu’un n’allume la lampe torche.
La première date de sortie approche,
Heureux hasard du calendrier : novembre, juste après Halloween.
Certains disent qu’il ne faudrait pas que tout le monde sorte en même temps.
On a parlé du risque.
La direction a haussé les épaules.
On espérait encore que quelque chose se préparait.
Alors on a redemandé.
Et on nous a répondu :
«
— Vous n’êtes pas obligé de revendre.
— À vous de faire vos choix
— On ne vous a forcé à rien. »
Plus de magie, plus de rêverie.
L’enjeu a changé, il est pécuniaire.
Il paraît qu’il y en a un qui a dû sortir à 4,40.
On ne sait pas trop pourquoi.
Personne n’a posé de questions.
Tout le monde hésite,
à voix basse,
comme un secret :
Continuer à espérer et tout perdre ?
Ou partir en courant, au risque de manquer la fête ?
Quelques embûches. Toujours.
Rester vigilant.e.
Trouver des indices.
Une règle qui change sans prévenir.
De quoi rendre le chemin encore plus sinueux.
Au fond, on le sait.
Mais eux…restent à attendre.
Le dahut n’a jamais disparu.
Il n’a peut-être jamais existé.
Pourtant, son regard est partout.
Brouh…
Toute ressemblance avec des personnes ou des événements existants (ou ayant existé) serait purement fortuite.
Lexique :
Chasse au dahut :
Tradition consistant, généralement à la tombée de la nuit, à partir à la recherche du dahut, un animal mystérieux, discret et difficile à observer.
Un peu comme pour le Père Noël : ce qui compte, c’est moins de prouver qu’il existe que de vivre l’expérience d’y croire.
