
Maladie –Carrière
Laila va bientôt fêter ses quatre ans de boîte.
Pas une star de LinkedIn.
Pas une « top voice *».
Notée B1 ou B2 : une salariée sérieuse.
Chargée de projet.
Fiable.
Connue de son équipe et de ses clients.
Laila assure.
Et puis un jour, son corps dit stop.
Pas son manager.
Pas un tableau de bord.
Pas un outil de suivi de performance.
Son corps.
Laila doit s’arrêter plusieurs semaines pour raisons de santé.
Alors, comme beaucoup de salariés consciencieux, elle culpabilise déjà avant même de partir.
Elle prépare une passation propre, met ses dossiers à jour, informe ses collègues, anticipe ce qui peut l’être.
Même malade, elle s’assure que l’entreprise ne soit pas trop dérangée.
C’est beau, l’engagement.
Sauf qu’après vient parfois la facture.
Juste une parenthèse ?
Laila revient.
On lui dit bon retour.
On lui demande si ça va mieux.
On lui redonne ses dossiers.
La machine repart.
Les réunions reprennent.
Les urgences aussi.
Les attentes également.
En apparence, l’arrêt maladie n’a été qu’une parenthèse.
Une parenthèse médicale.
Une parenthèse humaine.
Une parenthèse nécessaire.
Mais il y a un détail dont on parle peu : les objectifs.
Son année n’est pas vraiment recalculée.
Ses objectifs restent souvent ceux d’une salariée présente douze mois.
Même charge attendue.
Même niveau d’exigence.
Même grille d’évaluation.
Personne ne dit clairement :
« On va faire comme si ton arrêt maladie n’avait jamais existé. »
Ce serait trop brutal.
Mais dans les faits, c’est parfois exactement ce qui se passe.
La paie s’en souvient
Quelques mois plus tard, le fameux « 13e mois » arrive.
Laila regarde le montant… Il est plus bas que prévu.
Elle pense d’abord à une erreur. C’est humain.
On préfère toujours croire à une erreur plutôt qu’à une règle injuste.
Elle se renseigne.
On lui explique alors calmement que la prime est proratisée en fonction du temps de présence.
Les semaines d’arrêt maladie sont donc déduites.
Autrement dit : Laila a été malade pendant quelques semaines et sa rémunération s’en souvient plusieurs mois plus tard.
Malade en septembre.
Punition en décembre.
Mais un 13e mois qui baisse quand on tombe malade, est-ce encore vraiment un 13e mois ?
Ou plutôt une prime conditionnée à la capacité de rester disponible toute l’année ?
Intéressement : même mécanique, même message
Un peu plus tard, c’est l’intéressement qui est versé.
Là encore, mauvaise surprise.
Là encore, montant réduit.
Là encore, même explication.
Temps de présence.
Prorata.
Logique.
L’arrêt maladie devient une ligne à déduire. Une anomalie dans la continuité productive.
Une période où le corps a eu le mauvais goût de ne pas être rentable.
Peu importe que Laila ait contribué avant son arrêt.
Peu importe qu’elle ait repris après.
Peu importe qu’elle n’ait pas choisi d’être malade.
Le message est simple :
tu n’étais pas là, donc tu ne mérites pas.
On pourra appeler cela une règle de calcul.
Mais cela ressemble à une double peine.
À savoir : maladie ordinaire, accident du travail et maladie professionnelle
Un arrêt maladie « classique », un accident du travail et une maladie professionnelle ne produisent pas toujours les mêmes effets.
Les périodes de suspension du contrat de travail liées à un accident du travail ou à une maladie professionnelle sont assimilées à des périodes de présence. En clair : si l’absence vient du travail, l’entreprise ne peut pas la traiter comme une simple absence à déduire.
Une sanction qui ne dit pas son nom
Puis arrive l’entretien annuel. Le grand moment du bilan.
Les missions.
La performance.
Les axes d’amélioration.
La projection.
Le célèbre « feedback constructif ».
Laila arrive bien préparée : elle a listé tous ses succès, expliqué chaque bloqueur, proposé des solutions…
Lors de l’échange, elle indique espérer une augmentation. Mais le froid devient palpable.
Évidemment, aucun responsable ne lancera à ce moment :
« Tu ne seras pas augmentée cette année parce que tu as été malade. »
Ce serait trop visible.
Trop frontal.
On dira plutôt:
« Certains objectifs n’ont pas été complètement atteints. »
« L’année a été compliquée. »
« On attendait davantage sur ce périmètre. »
« Ce n’était pas le bon moment. »
« On verra ça plus tard. »
Ah, « plus tard ».
Cette destination merveilleuse où vont mourir tant de promesses salariales.
Laila, elle, regarde les faits.
Elle a été absente pour raison de santé.
Elle est revenue.
Elle a repris ses missions.
Elle a tenu ce qu’elle pouvait tenir.
Mais son absence semble avoir laissé une trace.
Pas dans un courrier.
Pas dans une sanction officielle.
Pas dans une phrase écrite noir sur blanc.
Dans les décisions.
Et c’est souvent comme ça que les inégalités avancent : sans bruit, sans formule explicite, sans responsable clairement identifié.
Pourtant, le Code du travail interdit les mesures discriminatoires liées à l’état de santé, notamment en matière de rémunération, d’intéressement, de promotion professionnelle et d’appréciation de la performance.
Alors oui, une entreprise peut évaluer le travail.
Mais juger une année sans tenir compte d’un arrêt prescrit médicalement, sans adapter les objectifs, puis reprocher ensuite que tout n’a pas été fait, ce n’est pas neutre.
Une addition bien réelle
Pris séparément, chaque élément peut être minimisé.
Un bout de 13e mois en moins.
Un intéressement réduit.
Une augmentation qui n’arrive pas.
Une évolution repoussée.
Un entretien annuel qui laisse entendre que « ce n’était pas suffisant ».
On peut toujours dire :
« Ce n’est pas si grave. »
« C’est la règle. »
« C’est pareil pour tout le monde. »
« Ce n’est pas une sanction. »
Mais pour Laila, l’addition est bien réelle.
Sa maladie a eu un impact sur sa rémunération immédiate.
Puis sur sa rémunération différée.
Sur sa progression professionnelle.
Et tout cela sans lien avec la qualité du travail fourni lorsqu’elle était présente.
Voilà le vrai sujet.
Un arrêt maladie ne suspend pas seulement le contrat de travail.
Dans les faits, il peut aussi ralentir une trajectoire, réduire une rémunération, fragiliser une reconnaissance.
La maladie s’arrête.
Ses conséquences, elles, continuent.
Santé ou carrière, le faux choix
C’est ici que le discours d’en haut montre ses coutures.
On parle santé mentale.
On parle qualité de vie au travail.
On parle équilibre.
On parle prévention.
On parle bienveillance.
Quand un.e salarié.e tombe réellement malade, la fiche de paie, les objectifs et l’entretien annuel deviennent beaucoup moins indulgents.
Le message implicite est limpide :
Prenez soin de vous… en restant performant.
Il y aura des conséquences.
C’est une drôle de conception de la prévention.
Car un arrêt maladie n’est pas une faveur.
Ce n’est pas une absence de confort.
Ce n’est pas un congé déguisé.
C’est un arrêt prescrit pour protéger la santé d’une personne.
Personne ne devrait avoir à choisir entre sa santé et son salaire.
Personne ne devrait avoir à choisir entre se soigner et préserver sa carrière.
Personne ne devrait revenir d’un arrêt maladie avec la peur de payer l’addition pendant des mois.
La santé n’est pas une variable d’ajustement.
La maladie n’est pas une faute.
L’absence médicale n’est pas un manque d’engagement.
Compter les jours d’arrêt est facile.
Adapter les objectifs, regarder la charge de travail, questionner les sous-effectifs, parer réellement les risques : voilà ce qui serait juste.
Sinon, ce n’est pas de la prévention.
C’est de la communication.
Toute ressemblance avec des personnes ou des événements existants (ou ayant existé) serait purement fortuite.
Lexique :
Top Voice : Un « Top Voice » est un badge attribué par LinkedIn à certains utilisateurs considérés comme particulièrement influents ou actifs sur la plateforme.
Il distingue des personnes dont les publications sont très visibles et reconnues dans leur domaine (RH, business, marketing, etc.).
En pratique, cela renvoie surtout à une reconnaissance de visibilité et d’influence sur LinkedIn, pas nécessairement à une expertise officielle ou à une réussite objective dans la « vraie vie ».
Sources :
DREES – Arrêts maladie : au-delà des effets de la crise sanitaire, une accélération depuis 2019
Santé publique France – Souffrance psychique et épuisement professionnel
Le Monde – Arrêts maladie : « Les grandes entreprises reportent sur la communauté le coût des salariés et rentabilisent leur cotisation d’assurance privée »
Danièle Linhart, La Comédie humaine du travail
Christophe Dejours, Souffrance en France
