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10 mai 2026

Astreinte

Article 8.

Sur nos contrats.
C’est écrit noir sur blanc.

Tout le monde le signe.
Dès le premier jour.

On lit vite.
On ne s’arrête pas vraiment dessus.

On peut être amené à faire des astreintes.
En semaine.
Le week-end.
Selon les besoins de l’entreprise.

Ça paraît normal.
Presque évident.

Et pourtant,
on nous le dit vite.
Comme une formalité.

Et quand quelqu’un hésite,
on le rassure :

« Ne t’inquiète pas.
C’est juste de l’attente.
La plupart du temps. »

Comme si attendre n’était rien.

Et puis : « tout le monde le fait. »

Alors on le fait aussi.

On se dit qu’on verra bien.
Qu’on sera à la hauteur.
Qu’on s’habituera.
On gagnera même un peu plus d’argent.

Et puis on commence à comprendre.

Dix ans, parfois vingt.

C’est long. Très long.

Tous les week-ends.
Ou presque.

Au début, on est jeune.
Pas d’enfants.
Pas de maison.
Pas vraiment d’attaches.

Le téléphone sonne.
On intervient.
Sans réfléchir.

Puis la vie change.

Doucement.
Sans prévenir.

Quelqu’un qu’on aime.
Une maison.
Des enfants.
Des dimanches.

Et puis ce bruit.

Toujours le même.

Le téléphone.

Un matin, au petit-déjeuner.
Les enfants parlent trop fort.
Un sourire se fige.

On est là.

Silencieux.

Avant même de regarder l’écran.

Tout le monde a compris.

On ne dit rien.

Mais on sait,
on n’ira pas au cinéma.

On est déjà ailleurs.

Les week-ends, c’est souvent comme ça.

Des projets qui tombent à l’eau.

On ne part plus trop loin.
On vérifie le réseau.
On anticipe.

« On verra. »

Et puis un jour,
on ne prévoit plus rien.

Petit à petit,
la famille ne demande plus.

Elle part.

La nuit, c’est pire.

Le téléphone sonne.

Et toute la maison se réveille.

Le lendemain,
il faut travailler.

Comme si de rien n’était.

On sait.

On sait aujourd’hui
que ça laisse des traces.

Sur nos corps et dans nos vies.

Mais on apprend à ne pas en parler.

Par contre, ce que tout le monde va voir,
ce n’est pas ça.
c’est le retard.

Les quelques minutes de trop.

Parler d’astreinte comme une période de repos est indécent.

Car le repos,
c’est pouvoir couper.

Partir où on veut.
S’éloigner.
Ne pas être disponible.

Respirer.

L’astreinte,
c’est autre chose.

Un temps contraint.

Un temps qui appartient au travail.

Peut-être qu’un jour,
on finira par lui donner son vrai nom.

Travail effectif.

Parce qu’on le sait.
On le sait très bien.

Le travail ne s’arrête pas à la porte.
Il entre.

Toute ressemblance avec des personnes ou des événements existants (ou ayant existé) serait purement fortuite.

SOURCES :

https://www.cgt.fr/comm-de-presse/astreintes-et-forfaits-jours-declares-contraires-aux-droits-fondamentaux-des-travailleurs

https://droit.cairn.info/revue-le-droit-ouvrier-2017-3-page-152?lang=fr

https://www.doctrine.fr/d/CJUE/2021/CJUE62019CJ0344

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